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12 juin 2006 1 12 /06 /juin /2006 00:28

par Mr. PHELYPEAUX

« Lettre du 12 juin écrite de Port-Louis, de Jérôme de Phélypeaux, lequel deviendra secrétaire d’Etat à la marine (1699-1715), à son père Louis Phélypeaux de Ponchartrain, Comte de Pontchartain, Secrétaire d’Etat à la marine (1690), Garde des sceaux (1699) » 

                    Jérôme Phélypeaux, comte de Pontchartrain         

                                 Louis Phélipeaux, père.

« Une des principales choses, Monsieur, qui m’ont
paru meriter attention à Nantes sont les
différents commerces et les différents navigateurs
de cette ville et des pays qui l’environnent.

Les vins, les eaux de vie et le sel composent le
fonds principal de ce commerce et il se fait
par différentes voyes.

Les vaisseaux anglais, hollandais et danois
et les autres nations du nord viennent chercher
ces sortes de marchandises, scavoir les vins
et eaux de vie à Paimboeuf et le sel de
Bourgneuf et au Croisic, mais ce commerce
est tombé depuis que la guerre empesche
la plus part de ces navires de venir en France.

Les ennemis ne pouvant le faire que par le
moyen de quelques passeports, et les alliez
étant pris par les autres quand ils sortent
des ports de France. On en voit toujours
venir quelques uns. Mais en temps de
Guerre, cela n’est pas sans inconvénients
par ce que les ennemis sont informés par

ce moyen de la marche de toutes les flottes
marchandes qui sortent de France et pendant
la paix quoy qu’il vienne un nombre considérable
de batimens qui emportent beaucoup de sel, de
vin et d’eau de vie. Il y a cependant à remarquer
que pour le prix de ces marchandises ils en
aportent beaucoup dont on ne pourroit se passer
en France, comme sont les goudrons et le braz
du fer, et le charbon de terre dont on ne
manque point dans le Royaume qui pourroit
mesme en fournir ailleurs. Il ne reste que
quelques marchandises comme les Cuivres,
l’étain, et le plomb qu’il est avantageux de
tirer d’eux par ce qu’il n’y en a point dans le
Royaume, et l’on peult aussi en recevoir
les planches et les mats, Les forests de France
ayant bezoin d’estre conservées.

On doit remarquer pareillement qu’il
seroit à souhaiter que les marchandises
de Nantes, au lieu de s’attendre aux
estrangers eussent assez de génie et d’etendue
dans leur commerce pour porter eux mesmes
par leurs propres vaisseaux, leur denrée dans
le Nort par les moyens des liaisons et des
correspondans qu’il y pouroient avoir et
c’est a quoy il faudroit ce me semble les porter
pour avoir lieu de faire subsister les matelots
pendant la Paix, s’atirer le produit du fort
que les hollandois ont comme usurpé sur
toutes les autres nations et Celuy qu ils
font dans les pays ou ils naviguent sur les
Marchandises d’entrée et de sortir les
ayant de la premiere Main,

Peut estre ne seroit il pas mesme la dessus,
hors de propos de tenter de faire des traittéz
avec les Roys de Suède et de Dannemark,
par lesquels on s’oblige de fournir, pour
autant de vin, de sels et d’eaux de vie, qu’on
auroit besoin en France de bled et des autres
marchandises du Nort, et surtout des Cuivre,
on en pourroit en faire de nouvelles monnoyes qui
pourroient faute d’argent un nouveau
sécours dans le commerce, ainsy on partegeroit
le Commerce du Nort avec les hollandois et
leur navigation en demeureroit d’autant que celle
de France augmentera soit qu’il se fit par les
vaisseaux du Roy ou par des vaisseaux
marchands.

Outre le Commerce des Etrangers, la ville
de Nantes tire des Isle françoises de
l’amerique un secours considerable pour la
débite de ses vins, de son sel et de ses eaux
de vie et ce commerce est incomparable
plus utile a la France que le premier en ce que
Non seulement il descharge le pays de ces
Marchandises, mais encore il donne lieu
a un debit considérable de farine, Biscuit,
viandes salées, toilles, Etoffes etc. De plus
comme il se fait par les vaisseaux françois,
il forme des matelots, sert à la subsistance
de leurs familles, soutient les Colonnies
françoise, les decharge de leurs sucres bruts
qui se raffinent à Nantes, aporte de
l’indigo, du Cacao, de la Cochenille, des tabacs,
du bois pour la Teinture et beaucoup d’autres
Marchandises qui sont necessaires pour le
Royaume et qu’on peut mesme porter chez
les Etrangers.
C’est par cette raison, qu il est très important
de soutenir ce commerce, preferablement
à tous les autres. Il s’y trouve
un obstacle très considérable par la
Difficulté qu’il y a de le concilier avec les
armemens quand le Roy est obligé de
mettre tous ses vaisseaux en mer. Cela
vient que les habitans des isles ne
peuvent faire leur sucre que depuis le
le mois de feuvrier jusqu’au mois d’aoust
et que les marchands sont obligéz
de les attendre pour les chareger à mezure
qu’ils se font, de sorte que ne pouvant achever
leurs Cargaisons que dans les mois de may
et de juin, on ne peut point compter, pour la
Campagne, sur les matelots dont ils se
servent.

C’est ce qui fait dans ces dernières années
Le Roy n’a donné permission d’y aller qu’a la
moitié des vaisseaux qu il faudroit pour
soutenir les Isles, encore les a-t-il obligés
d’en partir au mois de Mars pour estre
de retour dans la fin d’avril ou dans le
commancement du mois de may, de sorte
que plusieurs marchands sont revenus à vuide
Ce qui fait un grand tort au Commerce et à
la Colonnie, qui periroit Infailliblement
si cela restoit de cette manière.

Comme il ne seroit pas moins dangereux
cependant de se priver d’un nombre
considerable de bons matelots dans le
temps que le Roy en a le plus besoin, Le seul
et unique Remède, c’est de chercher des
moyens de Concilier ce Commerce avec le
Service, affin de la y pourvoir ainsy donner sans
risque toute son etendue.

Cela peut s’établir en deux ou trois années,
en obligeant les marchands de Nantes
et ceux des autres qui negocient dans les
Isles d’avancer une fois le fond d’une
année de leurs cargaison, d’y tenir des
magazins et des Correspondances pour les
débitter et de s’en payer a mezure par les
sucres qui se feroient pendant l’année en les
retirant dans leurs magazins pour avoir
ainsy de quoy charger leurs vaisseaux
l’année d’après, dès qu ils arriveroient.
De cette maniere les vaisseaux marchands
pourroient partir de France dans les mois
d’octobre et Novembre. Le Roy leur pouroit
accorder tant de matelots qu’ils voudroient de
ceux mesme qui auroient servy sur l’armée
navale et ces matelots bien loin de se
fatiguer par un voyage de cette nature se
remettroient au contraire des fatigues de la
campagne de cette navigation etant la plus
douce et la plus lucrative qu’ils puissent se faire
Trouvant ainsy leurs Cargaisons toutes
prestes, Ils chargeroient dès le mois de
Janvier et Feuvrier ainsy tous seroient
seurement de retour dans les mois de Mars
et d’Avril.

Le Roy ayant fait connoistre une fois
aux marchands, ses intentions La dessus
pourroit ensuite donner par preferance
des matelots a ceux qui revenant des
Isles feroient voir par des Certifficats
du Gouverneur et de l’Intendant, qu’il
se fait pour eux un amas de Sucres et
qu’ils seront en estat de charger au premier
voyage dès qu’ils arriveront.

La difficulté qu’il y aura d’abord, c’est qu’ils
n’ont point de chaloupes presentement pour
faire le transport de leurs Sucres, ny des
magazins établis pour le Recevoir, ny de
Correspondans affidéz pour les retirer en debitant
leurs marchandises. Tout cela mesme
paroist d’abord leur causer des frais auxquels
ils ne sont point sujets presentement, mais
desquels le Roy voudra bien donner pour chaque
vaisseau marchand un matelot ou deux, ce que
sa Majesté peut leur accorder sans peine en
faveur de cet etablissement. Ils feroient passer
facilement aux Isles des chaloupes en
paquets pour faire le transport de leurs
sucres pendant l’année. Cette difficulté etant
levée, toutes les autres ne meritent point d’estre
considérées, par ce que sy cela leur fait
d’abord quelque peine et quelques depenses ils
gagneront le Double dès l’année d’après
par ce qu’ils auront beaucoup moins de déchet
a souffrir sur leurs sucres et espargneront
la solde et la nourriture de leurs Equipages
pour plus de deux mois de séjour qu’ils font
au moins presentement de plus qu’ils ne
feroient alors et l’établissement de leurs
magazins seroit dans la suite la seureté
de leurs marchandises. Le Salut de
chaque habitant en particulier, et par
consequent de toute La Colonnie en general
par ce que les habitans Trouveroient à y
acheter dans tous les temps de quoy faire
vivre leurs familles a proportion de leur
Travail et cela les obligeroit de si attaché
au lieu qu’a présent Les Marchands etant
obligéz la pluspart du temps de leur laisser
leurs marchandises à Crédit, par ce que les
vaisseaux ne peuvent au retour contenir
en sucres la valeur des marchandises qu’ils
aportent, les laissent aux habitants, qui
se trouvant payés d’avance, tombent dans un
Luxe extraordinaire, negligent ensuite de
Travailler et demeurant toujours obérez,
ils n’ont jamais le moyen d’augmenter leur
Capital pour se soutenir. Ils font a la fin
Banqueroute. Le Marchand qui d’abord
croit gaigner beaucoup dans ce commerce,
a la fin y perd son fonds et de cette manière,
Les habitans de la Colonie, au lieu de
fleurir et s’augmenter, vivant ainsy d’un
jour à l’autre, ne font que languir et sont
toujours à la veille de périr.

Les pesches donnent aussy un grand
mouvement au Commerce de Nantes et
contribuent beaucoup à la subsistance
des matelots et à l’augmentation des Classes
de ce département
.

Il s’en fait de trois sortes en mer, sans
compter celle du saumon, de l’aloze et
poissons de rivière, qui ne laissent pas
d’occuper et de nourrir bien des matelots.

La Pesche à la morüe verte qui se fait
sur le grand Banc de terre neuve est la
plus considérable, elle se fait jusqu’à trois fois
de l’année, scavoir en feuvrier, en juin et en
septembre. Mais il est rare qu’un mesme
batiment puisse faire trois voyages.
Cependant dès qu’ils en peuvent faire deux
et que la pesche est bonne, ils s’y fait un fort
grand profit et il n’y a point de commerce
qui convienne mieux à la Situation de
la ville de Nantes. Il est à remarquér
que les vaisseaux qui sont propres pour
cette pesche, après avoir déchargé leurs
poissons à Nantes, ne restent guère dans la
Rivière et s’en vont aux Sables d’Olonne,
dont presque tous les batiments appartiennent
aux Nantois.

Ce qui fait que ce commerce leur convient,
par ce qu’ils ne sont pas plustost dehors,
qu’ils sont pour ainsy dire sur le grand banc,
et qu’ils ont chez eux les Sels, au lieu que
ceux de St. Malo, de grandville, de honfleur,
Du havre et de Dieppe, qui se sont adonnes
cy devant à cette pesche, ne peuvent pas faire
un voyage contre les autres deux, surtout
en temps de guerre, ayant à traverser la
manche et étant obligé ensuite de venir
faire un séjour à Bourgneuf ou dans les
Rades de la Rochelle pour prendre les
sels dont ils ont besoin.

C’est par cette raison, que les Nantois
de mesme que les Olonois et les Rochelois
doivent estre soutenus par préferance à tous
les autres pour cette pesche et s’il y a des
Matelots à donner par grace en temps de guerre
c’est à eux qu’ils doivent estre accordés par
ce que leurs voyages doivent leur valoir
plus qu’aux autres, qu’ils courent beaucoup
moins de risque et qu’ils sont a portée
de faire remonter leurs poissons jusqu’à
Paris et à Lion et de le distribuer dans
tous ces pays qui sont aux environs de
La Loire.

Les quartiers de Bourgneuf et du Croizic
qui sont aux embouchures de la loire ont
pareillement la pêche de la sardine qui ne
se fait qu’avec de petits Batimens, ce qui
est tout a fait propre a former de nouveaux
matelots par ce qu’elle se fait depuis May
jusqu’en septembre qui est le temps que
les bons matelots sont en mer et comme
la navigation qu’il faut faire pour cette
pêche n’est pas perilleux toutes sortes de

gens y sont employéz. Il y a cependant
la dessus une choze à observer qui
est d’engager les patrons à prendre autant
qu’il leur sera possible des jeunes gens
qui soient en estat de prendre ensuite le
Party de la mer au lieu de se servir d’artisans
comme ils font quand ils n’en ont pas
d’autres par ce que ces gens la, reprenant
leur métier on pert en eux le fruit de cette
pêche par rapport a l’augmentation des
classes, sans compter que ces gens la
se tirent par ce moyen du courant de leur
metier.

La Pesche des Solles, des Turbaux
et autres poissons de mer entretient aussy
un assez grand nombre de petits batiments
sur les costes, dans les quartiers de
Bourgneuf et du Croizic. C’est ce qui
forment les nouveaux matelots et les
patrons, et ces batiments doivent estre
ménager par cette Raison, autrement
ce seroit tarir la source des gens de
mer.

Les Nantois vont aussy à la morüe
séche, mais comme elle leur est moins
propre que celle de la morüe verte et que
c’est particulièrement le Partage des
Malouins. Cet article doit estre remis
à St. Malo.

Il passe de Nantes quelques batiments
en Portugal avec du papier, des chapeaux,
des Rubans, de la Toile, de dentelles
d’or et d’argent, des serges, des étoffes de
soye et de ces marchandises à des prises dont
La consommation n’en est pas permise en
France et l’on raporte des oranges
des citrons, des figues, des Raisins,
des sucres, des Tabacs du Brezil,
du bois pour tinture et quantité d’autres
marchandises estrangères qui y sont
portées en entrepost par les ennemis
comme le plomb, poudre, couperoze, etc.
Mais ce commerce est fort petit et se
borne à trois ou quatre vaisseaux tout
au plus en une année, encore il y a-t-il
plus de Tartanes provençalles qui y
sont employées que d’autres navires.


Enfin on commerce le long des Costes
du Royaume jusqu’à Bayonne en
portant les denrées et munitions qui
abondent, n’y chargeant en retour celles
qui y manquent et c’est par le commerce
de Bayonne que les fers et les laines
d’Espagne viennent à Nantes.

signé : Phelypeaux »

A.N. Marine

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